être né quelque part

Depuis qu’elle a appris à marcher, un rêve l’habite. Elle veut faire le tour du monde, à cheval ou en roulotte. Vivre comme les Indiens, pas pour jouer au guerrier, mais pour chasser sa pitance, revenir au galop jusqu’au teepee, faire le feu et s’endormir à la belle étoile… Sentir autour de soi la communauté dont on procède et avec qui on apprend la vie. Elle a même fait de sa chambre d’enfant une roulotte imaginaire. Telle une cellule, alignée entre celles de ses deux frères, sa chambre s’ouvre d’un côté avec la porte donnant sur le couloir et de l’autre par la fenêtre au-dessus de son bureau d’écolière. Elle se poste là, ouvre grand le battant et sent dans ses cheveux le vent du printemps, se rêve, les rênes en main, à encourager le duo de chevaux attelé. Tous les chemins s’ouvrent alors devant elle, elle désire les parcourir tous, au rythme des sabots, du jour et de la nuit, du soleil et de la lune dans le ciel.

Dans sa besace de rêveuse, il y a Perrine, l’héroïne du roman d’Hector Malot, En famille. Petite fille de la fin du XIXe siècle qui voit sa mère mourir d’indigence et de maladie et qui, orpheline et laissée à elle-même, trouve refuge dans la nature, en bordure de forêt, au milieu des animaux sauvages avec pour tout décor un ruisseau, des arbres, des fleurs et des feuilles, et la frêle cabane qu’elle s’est construite. Jeune fille qui n’abandonne pas malgré l’adversité.

C’est ainsi que Mara se sent, souvent.

Et il y a la figure plus quotidienne, celle de la °petite soeur° qui aime jouer dehors, courir les pâturages et tente de ressembler à ses deux frères aînés qui se débrouillent si bien en tout. Mara les admire, elle les chamaille aussi. Il faut dire qu’ils prennent eux-mêmes un malin plaisir à la chamailler, et plus que de raison. Ils savent comment la faire pleurer quand ils le veulent. Ils rient même de la voir s’enfuir dans sa chambre, les larmes dans les yeux, alors qu’en elle s’ouvre un gouffre noir et sombre…

Mara pense souvent qu’elle n’est pas de cette famille, qu’elle doit avoir été adoptée et même, plus étrange, qu’elle appartient plus à la terre et à la nature qu’à la famille des hommes. Face aux brimades, elle ne désire qu’une chose : partir, s’enfuir. Mentalement, elle prépare sous son lit des kilos de pain sec qu’elle met patiemment, jour après jour, en réserve à l’occasion de ses courses quotidiennes à la boulangerie du village. Elle a même établi une stratégie pour prendre l’argent dans le portemonnaie dévolu à cet effet, sans que personne ne s’en aperçoive.

Elle se voit, telle Perrine, seule dans la forêt, avec un écureuil, un renard et un faucon ou un chevreuil… et bien sûr un cheval ! pour se déplacer, pour tirer ou porter les lourdes charges, pour balader une remorque. Pour l’avertir de tout bruit suspect.

Elle vit ainsi en marge et puise dans les rayons de soleil qui traversent le rideau d’arbres la force et le courage d’accepter les contraintes imposées et de les transcender.

Tita, 19 avril 2014

 

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